Entretien avec Monsieur et Madame JUILLE

Publié le par Bibliothèque de Houilles

 

Elle 15 ans et lui 16 à la déclaration de guerre.

 

(LUI) : je suis venu à Houilles en 1931. En 1939, je passais le brevet. Oui, je m’en rappelle de la déclaration de guerre, hélas. J’étais parti en vacances chez mes grands-parents à Chambray en Corrèze. La rentrée avait lieu le 1er octobre, alors je suis rentré, qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Ma mère avait été embobinée par un voisin qui cherchait des apprentis mécaniciens. Elle m’a collé là ! J’y ai travaillé un an jusqu’à la débâcle. Qu’est-ce que je détestais ça !

 

Les troupes allemandes avançaient dans le nord de la France. Les soldats partaient comme des…. Mon père les engueulait, lui qui avait fait la guerre de 14 ! C’était un vrai patriote.

 

On avait quatre chats : tout à coup, on les voit grimper aux faïences de la cuisine, on voit des nuages, des brumes noires opaques, qui montent … C’était les réservoirs de pétrole (Total) de Gonfreville-l’orcher, près du Havre, qui avaient sauté. Toutes les fumées suivaient la vallée de la Seine et envahissaient Paris.

 

Les réfugiés du Nord descendaient, traversaient Houilles. La rumeur publique disait que les Allemands étaient des barbares, qu’ils allaient réquisitionner tout le monde. On a fait comme les autres. On a chargé ce qu’on avait de plus précieux. Les locataires de l’immeuble nous ont dit : «  On veut aller avec vous ». A la gare de Houilles, il n’y avait plus de billets. La cour de la gare était pleine de valises abandonnées, c’était impressionnant !

 

En mai 1940, les Anglais ont fait sauter le pont de la Morue (= le pont du chemin de fer) avec une torpille dont les éclats sont arrivés jusqu’à l’immeuble à côté. On garde le fragment de torpille comme presse-papiers depuis. Un petit pavillon a même été détruit rue du Colombier.

 

Mon père a eu les jetons. Alors avec mon père, ma mère, une cousine de Paris, qui s’était réfugiée à Houilles, et deux autres dames locataires (on était 7 ou 8) on a chargé la voiture à bras de mon père et nous voilà partis sur la route.

 

On a passé le pont de Bezons. Côté Nanterre, mon père, qui avait travaillé dans le génie, voit des gars qui grattent la terre. « Qu’est-ce que vous faites les gars ? » « On va le faire sauter ».

 

On continue parce qu’on voulait passer la Seine pour se retrouver au sud. On arrive au pont de la Jatte, on entend un « Boum » : c’était le pont de Bezons qui venait de sauter !

 

On a tiré la voiture à bras, c’est mon père qui faisait l’âne !, jusqu’au quartier de l’Ecole Militaire où ma mère travaillait. Elle faisait des ménages et avait la clé de tous les appartements. On a couché dans l’un d’eux.

 

Le lendemain à 5 h du matin, mon père se lève, descend dans la rue. On lui dit : « Les Allemands sont à Saint-Denis ». Le père me dit : « Toi, tu prends la route. On sait pas ce qu’ils vont faire des jeunes ». J’ai pris mon vélo et je suis parti. Ca faisait huit jours que je faisais du vélo ! Je n’étais jamais sorti de Houilles ou pratiquement pas !

 

Ma mère a voulu rentrer pour soigner ses 30 lapins. Le pont de Bezons était coupé mais il y avait un passeur. Elle est rentrée seule et a attendu parce que mon père, avec sa voiture à bras, a du passer par le pont de Saint-Denis. Quand il est arrivé, les chiens crevaient de faim dans les rues, on les tuait. Les pavillons étaient ouverts, les gens étaient partis sans fermer à clef. La municipalité a créé un service de surveillance et de maintien de l’ordre pour éviter les désordres. Les portes devaient être cadenassées. Et mon père a été réquisitionné.

 

 

Moi, au pont de Sèvres, j’ai vu un side-car. J’ai traversé Versailles, Etampes. Le soir, avec d’autres, on a démonté une meule de foin et on a dormi là. A force de rouler derrière les camions militaires, j’avais les yeux rouges, j’en pouvais plus. Et on avançait au pas. Sur la route, j’avise un autocar, je demande si on peut monter. « C’est pas moi le patron, faut demander au pitaine ». Il me le présente : « On est bien chargé… On va bien trouver une 'tite place » « J’ai mon vélo » « Ah ben en plus ». On l’a monté là-haut. Dans le car, y en avait de l’argent et des bijoux ! Il y avait un capitaine, devenu le général Blanc, commandant de la place de Paris (gaulliste) et le directeur de l’Illustration (pro-allemand). Parmi les passagers, il y avait ceux qui voulaient aller sur la côte pour rejoindre Londres et des militaires qui voulaient rejoindre le gouvernement à Bordeaux. Le trajet a duré une semaine. Dans chaque ville, ils se renseignaient pour savoir où aller.

 

A Bordeaux, j’avais un cousin germain qui faisait son service militaire. A la caserne, le planton me dit : « T’as de la chance, toi ! Il est dans ma piaule. » Mon cousin me dit : « Qu’est-ce que tu fais là, toi ? » Je lui raconte toute l’histoire et il m’envoie dans sa famille, dans la région de Bordeaux : « On te prendrait bien mais on vient de prendre deux jeunes réfugiés tourangeaux et viticulteurs… » Mais ils m’ont quand même gardé : j’y suis resté un mois, un mois et demi.

 

Je vais vous raconter une histoire drôle qui s’est passée là-bas, qui dénote beaucoup de choses.

 

Ces gens-là avaient une voisine qui allait vendre ses produits au marché voisin. Elle avait sa carriole pleine de légumes tirée par un âne. Arrivent des Allemands à cheval, de grands jeunes gens qui regardent, descendent et se servent dans la carriole. En voyant les cageots de tomates, ils ont dit : « Oranges, madame ? Oranges, madame ? » Ils ne connaissaient pas la différence ! C’est typique de la misère dans laquelle était le peuple d’Hitler.

 

Puis j’ai repris le train à Bordeaux, vers Limoges et la Corrèze. Je suis rentré à Paris au mois de novembre.

 

Et puis, on a commencé à parler de maquis. Et les Allemands ont institué le S.T.O. J’étais en âge d’y aller. Mon père était embêté. Il travaillait à la reconstruction du pont d’Argenteuil, c’était l’homme de confiance de l’ingénieur en chef. Celui-ci savait qu’on avait maintenu une compagnie de génie pour la remise en état des chemins de fer après les bombardements. Elle était alors à Argenteuil, l’ingénieur m’a fait embaucher par la compagnie (qui travaillait pour les Allemands) en novembre 1943. En févier 44, la compagnie a reçu pour instruction d’aller dans le Nord car les gares de triage étaient bombardées par les Anglais. On avait droit à des permissions. En mai 44, c’était mon tour, j’avais huit à dix jours. Figurez-vous que je me suis trompé de gare. A Austerlitz, les voies avaient été coupées, on n’a pas pu repartir. « Vous pourrez partir demain de la gare de Lyon ». Alors, je suis parti vers Limoges pour aller en Corrèze chez mon oncle. A la moitié du trajet : « Terminus » : le viaduc avait été coupé par le maquis. Je téléphone à mon oncle (c’était rare d’avoir le téléphone : il avait le n° 15 et c’était sûrement le dernier). Il avait de l’essence : « Je viens te chercher ». Pendant ce temps, je bavarde avec un monsieur qui me propose de m’emmener « Mais j’ai prévenu mon oncle ! » « Vous en faites pas, y a qu’une route et je le connais. On ne se manquera pas ». Quand on s’est retrouvé, mon oncle a dit : «  Vous connaissez la nouvelle ? Ben y z’ont débarqué ! Les Anglais ont débarqué en Normandie. »

 

Là-bas, j'ai été confronté au maquis. Le général Guingouin, une figure, maire de Limoges, résistant avant de Gaulle, avait créé le maquis limousin. Il a libéré Limoges et a empêché qu'elle soit détruite comme Tulle et Oradour. C'était un militant communiste d'avant la guerre.

 

Y a eu du bon et du mauvais. Il y avait deux maquis : les FTP et les gaullistes. J’ai vu 2 ou 3 parachutages. Parfois, il y avait des armes, de l’argent quand le parachute était violet. Y en a qui en profitaient. Les parachutages d’hommes, c’était la nuit. Les lieux étaient balisés. Celui du 14 juillet 44 était énorme : les parachutes étaient bleus, blancs et rouges. En plein jour, c’était beau, c’était magnifique.

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